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Marseille 18/03/20 -11/05/20

In this beautiful story, French documentary filmmaker Charlotte Ricco, Maydan’s associate, recounts her Marseille “quarantine” with poetry and wealth of detail. She tells us how to survive isolation by rediscovering the meaning of living, and about the beauty which lies in solidarity between people.  Charlotte is the author, together with Elodie Sylvain, of « Après la peur » (After Fear, 2013), a film about the situation of women in Egypt after the 2011 Revolution, and « [P]Ose ta bombe » (2015), a series of documentaries that seeks out women active in the field of street art and graffiti.

Le coronavirus c’était le confinement, et le confinement, ça commençait par avoir un lieu où se confiner. Ensuite ça dépendait de quel lieu et avec qui. Pour ma part c’était chez moi à Marseille, dans un quartier proche du centre-ville mais pas trop, avec accès à un toit terrasse interdit mais désormais moins interdit car les voisines se sont rendu compte qu’il est en fait bien sympa ce toit terrasse pourtant interdit, et bizarrement beaucoup moins dangereux que ce qu’on nous avait dit. Et, comme beaucoup de personnes j’avais l’impression de l’avoir vu venir, notamment de parce que vivaient nos cousins italiens, en « avance » de trois semaines. Le confinement aura été une vague, une vague d’émotions, à éprouver le besoin irrépressible de maintenir un lien avec ses proches et ses moins proches, à écrire et appeler les gens au téléphone ou en visio, à être excités par cette situation inédite, puis tristes, puis à nouveau joyeux, puis indignés, souvent indignés. Je parle toujours de mon point de vue, celui d’un couple qui vit à deux dans un 3 pièces, qui vit donc selon moi un confinement confortable. Cette notion de confort qui aura, aux premiers jours de la quarantaine, fait fuir des citadins vers les campagnes, prenant le risque de la prolifération du virus.

Un virus dont au fond je ne sais rien, à propos duquel des guerres de chapelle éclatent entre scientifiques, sans que les citoyens n’y comprennent grand-chose. Ce n’est rien, c’est une grippe. Non en fait c’est plus qu’une grippe. Ok, en fait c’est très grave mais ne portez pas de masques. Heu finalement oui portez des masques. Cela aura au moins eu le mérite de montrer la piètre gestion de cette crise sanitaire par des bureaucrates obnubilés par le pouvoir et les dividendes à verser aux actionnaires. « Il n’y a pas d’argent magique » disait en 2018 le président Macron à une soignante qui déplorait le manque de moyens des hôpitaux. Deux ans plus tard on applaudit aux fenêtres ces mêmes soignantes qui ont été seules en grève face à un gouvernement sourd et aveugle à leurs revendications. Et l’argent on le met pour sauver des grandes entreprises qui aujourd’hui licencient, on le met dans la police pour verbaliser celles et ceux qui sortent sans attestation. 

Quant au temps, car le temps c’est de l’argent dit-on, à mesure que les restrictions de distance devenaient de plus en plus fortes, à nous limiter à 1 kilomètre, le temps lui se distendait et devenait plus long. Plus disponible. Oui il y avait le travail, pas à temps plein car je ne disposais pas d’une solution réelle de télétravail, mais cela laissait quelques heures de répit par rapport au temps salarié, celui pendant lequel on vend notre force de travail. Ce rapport au temps me l’a fait redécouvrir, et reprendre conscience de sa valeur. Quelquefois j’avais l’impression d’avoir fait énormément de choses, d’autres fois d’avoir stagné. C’était étrange comme rapport mais beaucoup plus tangible. Si on utilisait le temps comme valeur d’échange dans d’autres sphères que celle du travail, et si justement on arrêtait avec cette vente volontaire de notre temps au profit de quelques-uns ? Je voudrais que notre temps nous appartienne à nouveau.

Parce que du coup ce temps personnellement j’en ai fait beaucoup de choses, certaines égoïstes, d’autres solidaires. J’ai pris le temps de faire du sport, du yoga, du pain, de découvrir la méditation, de lire des magazines de 2015 retrouvés en faisant le tri dans « mes papiers » (tu sais, cette boîte en cartons qu’on laisse en général au fond d’un placard!), de peindre des pots en terre cuite, de fabriquer des saladiers vinyles et de compter les jours où je me lavais pas les cheveux !

J’ai aussi lu pas pas mal d’articles sur le confinement, le post confinement, le rapport à l’autorité (un autre virus), sur la liberté, sur le monde d’après. Qui pour l’instant ressemble à s’y méprendre au monde d’avant. 

Dès les premiers jours j’ai eu des montées d’angoisse, je voulais être « utile », je voulais aider, mais comment faire quand le lien physique est rompu, quand la liberté de se retrouver est entravée ? Et quand, dans une ville comme Marseille où les inégalités et la pauvreté sont fortes, elles explosent alors avec l’arrêt du travail informel? Quand la misère devient palpable à distance? Chaque jour il y avait de nouvelles collectes pour telle ou telle école du quartier. J’ai donné à plusieurs, c’était ma façon de redistribuer les richesses (à défaut de Robin des bois, je ne volais pas aux riches mais je prenais dans ma propre caisse de classe moyenne, c’est moins glorieux mais plus facile !). J’ai distribué dans les commerces le numéro à composer en cas de violences conjugales pour que les femmes et enfants victimes puissent le composer si enfermés avec un homme violent. Et puis je me suis mise en tête de répertorier ces initiatives solidaires et toutes les autres. J’ai donc réalisé un document en ligne participatif sur «comment être solidaire en étant confiné(e)», que j’ai diffusé sur les réseaux sociaux. J’ai ensuite intégré un réseau de livraisons de colis à des personnes sans ressources et j’ai lancé un réseau de voisin(es) solidaires à l’échelle de mon arrondissement. Nous nous sommes retrouvés en ligne et sommes parvenus à organiser des collectes pour des familles dans le besoin. En autogestion, d’humain à humain. 

Je trouve qu’au fond le confinement n’a fait qu’amplifier certaines rengaines mentales. Je ne pense pas avoir « appris » sur moi-même ni sur les autres mais j’avoue que certaines choses ont cependant été mises en lumière. Comme je l’ai dit, au début ce qui me trottait dans la tête c’était comment être solidaire par ce temps inédit, puis quand j’ai été « satisfaite » (c’est-à-dire intellectuellement reposée) de ça, je me suis mise à questionner la notion de charité et d’associations caritatives.

Le fait que les “Restos du cœur” par exemple étaient une solution citoyenne, d’urgence à l’époque où ils ont été créés, comme beaucoup d’autres grandes associations au final, et que 40 ans plus tard ces associations sont devenues une norme. On est habitué à ce que de plus en plus de personnes soient précaires. Et on est aussi souvent habitué à donner de l’argent et du temps à ces assos, or ça ne règle visiblement pas le problème sur le long terme puisque de plus en plus de bénéficiaires affluent. On pense l’urgence sans s’attaquer à ses racines. On se conforte d’une certaine façon.

Voilà ce que m’a permis le confinement, prendre le temps de davantage réfléchir sur des problématiques sociales, des problématiques communes. Et dans le monde que j’aimerais voir il y a la notion d’autogestion, de se libérer de ce qui est institutionnel, de se réapproprier des savoirs et des savoirs faire, de limiter les intermédiaires, et simplement réenchanter nos vies ! Je me rends compte que je n’ai pas beaucoup parlé de la pandémie, ce n’est sans doute qu’un détail.

Charlotte Ricco

Marseille, 20 juin 2020

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